Tous les articles par Hélène Eiren Rigodanzo

je ferme les yeux, mille montagnes au crépuscule

je me vide des dix mille pensées du monde des hommes

seul, assis sur un coussin en jonc,

silencieux face à la fenêtre vide

l’encens brûle dans la longue nuit noire

sur ma robe mince, la rosée blanche, dense

quand j’ai fini de méditer je vais marcher dans la cour

la lune monte sur le plus haut pic

j’habite dans une forêt profonde

d’année en année poussent les lianes vertes

en outre nulle affaire des hommes ne vient me harceler

de temps à autre j’entends un bûcheron chanter

au soleil je rapièce ma robe de moine

sous la lune je lis des poèmes

j’aimerais dire aux hommes de ce monde,

pour être à l’aise on n’a pas besoin de beaucoup

nuit calme, sous la fenêtre vide

assis en méditation, enveloppé dans ma robe de moine

nombril et narines bien alignés

oreilles et épaules dans le même axe

la fenêtre est blanche, la lune vient de sortir

la pluie a cessé, des gouttes tombent encore

à ce moment-là mon sentiment est extraordinaire

vaste, immense, connu de moi seul

solitude, déjà la fin du printemps

silence, la porte toujours fermée

lierres et bambous jaillissent vers le ciel, ils font de l’ombre

dix mille herbes enchevêtrées engloutissent le perron

mon sac et mon bol restent tout le temps accrochés au mur

dans le brûle-encens aucune fumée

sans contrainte, dans un domaine au-delà du monde vulgaire

toute la nuit le coucou crie

Question : Comment pratiquer zazen lorsque les circonstances font que nous demeurons loin du dojo et du maître ? Quelle est la meilleure méthode lorsqu’on pratique seul ?

Réponse de Maître Deshimaru :

C’est en effet une question importante. Il est certain que pratiquer zazen seul est beaucoup plus ardu. L’atmosphère du dojo créée par la présence du maître et des disciples est une aide précieuse pour la concentration. Mon maître disait souvent que lorsqu’il devait faire zazen seul, sans ses disciples, cela lui était plus difficile.

Dans un dojo, les autres créent en vous une sorte d’émulation qui vous empêche de céder à la première faiblesse, à la douleur, et vous oblige à renforcer votre volonté. Le respect de vos voisins aussi, la peur de les déranger en remuant, la crainte du kyosaku sont autant de bons stimulants. De plus la présence du maître qui corrige sans cesse votre posture et suit votre évolution évite de nombreuses erreurs et de mauvaises habitudes qui pourraient être dangereuses. Le dojo vous empêche de somnoler dans un zazen relâché, devenu une habitude. Faire zazen ensemble avec les autres doit nous conduire à pratiquer chaque zazen comme si c’était la première fois.

Néanmoins, si les circonstances vous tiennent éloigné d’un dojo ou d’un groupe de disciples, vous pouvez pratiquer zazen seul mais vous devez garder le contact avec le maître et venir le voir le plus souvent possible pour approfondir son enseignement et être corrigé de vos erreurs de posture si besoin est.

Pour pratiquer zazen seul, choisissez un endroit calme aéré et pas trop lumineux, dans la solitude. Vous pratiquez de vingt à trente minutes en vous concentrant profondément sur la posture, la respiration et l’attitude de l’esprit. Ne soyez ni impatient du temps qui s’écoule ni endormi dans une douce quiétude. Le kyosaku, le maître, les autres pratiquants n’étant pas là pour vous rappeler à l’ordre, il importe d’être vigilant. Concentrez-vous en particulier sur le menton. Soyez patient face à la douleur. Vous pouvez donner à votre pièce une atmosphère de dojo en y faisant brûler un bâton d’encens ou en y mettant quelques fleurs blanches.

ENTRETIEN AVEC ALEJANDRO JODOROWSKI

Parution dans le journal Zen (Association Zen d’Europe) en 1978.

Zen : Alejandro Jodorowski, l’importance de la recherche spirituelle transparaît dans chacune de vos œuvres, aussi je voudrais vous demander ce que représentent pour vous les films que vous avez tournés et ce que vous voulez faire passer au public.

A. Jodorowski : J’ai fait 3 films qui sont en fait un même film, et celui que je prépare actuellement est une continuation des précédents. Ces films sont pour moi comme un journal où restent les traces d’une recherche spirituelle. Quand je dis recherche spirituelle, c’est aussi une recherche corporelle, viscérale et squelettique ; c’est une descente au fleuve du sang, au ventre, au cerveau, dans sa matière même. Mes films sont les traces de cette recherche.

– De votre recherche personnelle ?

– Je ne sais pas si on peut parler d’une recherche personnelle, quand on sait qu’il n’y a pas de personne. Et précisément ce que j’essaie de faire passer dans mes films, c’est que nous ne sommes pas une personne, que nous devons descendre profondément dans notre inconscient, que nous devons monter profondément dans notre hyper-conscient, pour arriver à cet univers qui est en chacun de nous, pour arriver à l’océan.

– Est-ce cela le message que vous voulez apporter au public ?

– On ne peut pas parler de volonté de création. Il s’agit plutôt de non-volonté, de se donner à l’œuvre, de laisser l’œuvre se faire en nous. On naît artiste ou le destin vous met dans cette dimension abstraite qu’on appelle l’art.

On est placé là, dans la voie de l’Art, de la même façon qu’on est placé dans la voie de la Méditation. Tout d’un coup, je me trouve placé dans la voie de l’Art, seulement là et nulle part ailleurs. On est une espèce d’anneau par où passe le vent ; ce n’est pas nous qui créons le vent, nous lui donnons seulement une canalisation, une forme.

Il n’y a pas volonté de création, sinon volonté de réception extrême. Il faut vider le soi, en même temps qu’il faut vivre le soi le plus intensément possible. C’est ce qu’on essaie de faire, on essaie de faire des films qui soient comme des sutras.

– La recherche de l’immortalité est un thème central qu’on retrouve dans tous vos films.

– Evidemment, parce que je pense que toutes les écoles commencent par la peur de la mort, que tous les élèves qui vont voir un Maître sont guidés par la peur de mourir, parce que le moi n’accepte pas la mort et qu’il se révolte.

Quelques-uns tombent dans la drogue, d’autres se tournent vers la recherche spirituelle, mais le moteur central est la mort. Le moteur central de la vie, c’est la compréhension de la mort.

Alors on commence un film par la recherche de l’immortalité, et puis au milieu du film, on se pose la question «l’immortalité de quoi ?» … et les choses vont se faire toutes seules.

– Un autre point qui m’a frappé, surtout dans la Montagne Sacrée, c’est le mélange de différentes traditions, Alchimie, Taoïsme, Zen, Christianisme, etc… cela ne peut-il pas semer la confusion dans l’esprit du public ?

– Vous savez, nous n’habitons plus à cette époque où un moine pour consulter tel livre sacré devait voyager 4 années. Maintenant, nous sommes dans un petit village où, comme l’a dit Mac Luhan, la télévision, la radio existent et où nous sommes bombardés d’informations. Toute personne qui vit dans le monde, et qui est à peu près réveillée, va savoir que l’Alchimie existe, que l’ésotérisme chrétien, les soufis, Gurdieff existent, et aussi que des multinationales de l’esprit existent. On nage dans toutes les écoles. Et avec l’échec de l’Eglise qui a oublié qu’elle était une école, avec l’échec de l’idéal divin et spirituel qui a été supplanté par l’argent, les gens ont perdu la religion et ils ne savent plus à quoi s’en tenir. On est dans un merdier spirituel.

Dans la Montagne Sacrée, le Maître, au commencement, est vu par les yeux d’un voleur. Il est perçu comme dans un conte de fée, c’est un magicien, un alchimiste de conte de fées. Au fur et à mesure que le film avance, le Maître devient humain, et à la fin il devient un être qui vit ; on est allé vers la vie. Alors, c’est la fin de tous les symboles qu’on a vus dans le film, le film devient tout blanc.

Il ne reste que la réalité du cinéma, qui est de la pure lumière, rien de plus.

– Parmi ces traditions, avez-vous eu un contact particulier avec le Zen?

– Oui, j’ai participé pendant des années à la méditation Zen avec Ejo Takata, un moine Zen qui vit au Mexique. Je lui ai même donné ma maison pour aider à la création d’une école Zen.

Je me suis aussi rasé la tête plusieurs fois, et le modèle du deuxième personnage d’El Topo est exactement copié sur Ejo Takata.

Oui, le Zen a une profonde influence dans ma vie, mais je dois dire que pour moi le Zen n’est pas le Japon.

– Dernièrement, vous avez rencontré Maître Deshimaru. Quelles impressions gardez-vous de cette rencontre ?

– Moi, je le trouve formidable. C’est un Maître Zen, et lorsqu’on rend visite à un Maître Zen, on ne se questionne pas pour savoir s’il est bien. Quand on va voir un Maître Zen, on va se voir soi-même. Bien sûr, je pourrais raconter le détail de la visite.„ C’est un Maître Zen, il n’y a pas grand-chose à dire, il n’y a qu’à s’asseoir à côté de lui et méditer.

– Une dernière question, Alejandro Jodorowski, comment ressentez-vous la crise de la civilisation moderne et le renouveau spirituel qui l’accompagne ?

– Je pense que toute l’humanité est un seul corps. Ce corps est malade, il lutte contre la mort et pour cela il secrète des anticorps, parce que sans eux, il ne peut pas se défendre.

Je vois le monde dans un état proche de l’agonie, en train de lutter pour ne pas mourir, et dans son agonie les anticorps qu’il secrète sont des Maîtres spirituels comme Maître Deshimaru, qui va faire son œuvre pour que le cadavre se mette debout et marche.

J’aimerais énormément qu’une œuvre comme celle-ci grandisse et qu’il y ait à côté de Maître Deshimaru beaucoup de disciples qui puissent continuer. Et j’espère qu’avec tous ces anticorps, nous pourrons arrêter la presque inéluctable catastrophe qui s’approche avec une vitesse incroyable.

La fin est proche et j’espère qu’on va s’en sortir avec les maîtres spirituels et un changement profond dans notre façon de vivre.

(le 3 Juin 1978 à Paris)